dimanche 7 mars 2010

De la post(mod)er(n)ité [postérité] (via réponse à l'altermodernité de @Adbusters #88)

Dans sa plus récente édition, Adbusters #88 suggère dans un premier temps que l’ère postmoderne est bel est bien terminée, tout en questionnant également la suite des choses qui pourrait se définir en post-postmodernité sous différentes appellations.

Intrinsèquement, ce numéro expose effectivement la fin de la postmodernité mais officialise davantage le passage vers ce que nous définirons comme étant la post(mod)er(n)ité : une résultante qui semble pourtant échapper aux rédacteurs.

Dès les premières pages, on questionne le rapport à la nature et c’est ultimement ce qui échappera à Adbusters. L’adage populaire l’œuf et la poule, devient ici l’œuf et le point d’interrogation. On (re)chercherait donc la variable manquante à la (pro)création, la réponse à l’essentiel.

l'oeuf...

Cette question, elle se pose donc au sein d’une publication qui s’apparente à quelque chose comme du discours critique ou peut-être même du postmarxisme. Comme nous proposons une extrapolation conceptuelle suivant la valeur intrinsèque du message au sein de son support, nous saisirons le questionnement dans son ensemble via une formule d’étude du fonctionnement du genre proposée par Robin Wood dans son essai American Nightmare (1979).

« La méthode relationnelle employée par Robin Wood dans son essai American Nightmare et plus particulièrement son outil d’analyse Basic Formula […] expliquai[en]t la formule ordinaire de la composition d’un film d’horreur. “Normality is threatened by the Monster. I use normality here in a strictly non-evaluative sense, to mean simply conformity to the dominant social norms.” Wood articulait donc trois variables simples: la normalité, le monstre et la relation qui s’opère entre les deux. » [@RAYMOND, Sylvain, De la figure monstrueuse: de l’homme-spectacle à l’hyper-mâle ou une tentative de définition de mon histoire secrète. Université de Montréal, p.39.]

Cette formule est donc ici extrapolée au récit de genre dans son expérience de consommation/production d’un produit, dans l’expérience de consommer du Adbusters - et ses récits d’horreur concernant la vie occidentale contemporaine !

L’intérêt du questionnement se situe dans l’absence d’une définition claire de la normalité. D’une manière ou d’une autre, qu’il soit question de définir l’œuf comme étant la normalité ou nous-mêmes à titre de lecteurs interpellés par le questionnement, la monstruosité devient instinctivement floue mais permet donc déjà de déterminer que la relation s’opèrera entre l’œuf et nous-mêmes.

Définition du prémoderne ou la définition de l’œuf (normalité).

Adbusters entame son parcours narratif par une définition d’une époque pré-moderne en mettant l'accent sur le rapport de représentation artistique et la nature mais plus largement la perspective environnementale.

La glorification bucolique d’une époque passablement violente où la guerre des classes n’était qu’une vague pensée utopique semble quelque peu ironique au sein d’une publication dont le mandat n’est-il pas justement de lever le voile sur les dessous de la représentation dangereusement fausse de la société capitaliste ?

premoderne

L’œuf semble donc faire office d’essentiel, de ce qui originalement était bon, bien, pur: une cause causante non causée.

Définition du moderne ou la définition de moi-même (monstre).

La prochaine section du Adbusters poursuit son allégorie environnementale, une symbolique qui mène à penser à la séquence d’ouverture du film There Will Be Blood (Paul Thomas Anderson, 2007) qui reprenait déjà une rhétorique comparable à la séquence d’ouverture du film 2001 : A Space Odyssey (Stanley Kubrick, 1968) où l’espèce humaine se développe finalement suite à la découverte d’un monolithe, symbole du changement mythique qui prendra forme lors de l’invention de l’outil. Le pompage du pétrole deviendra le symbole d’une surabondance pour une surproduction apparemment sans fin et dogmatique. La représentation pragmatique de ce nouveau système de (re)production devient la publicité.

moderne

De par son nom, Adbusters rapporte donc sa nécessité fondamentale à l’époque moderne. (In)directement, son lectorat et donc moi-même se rapporte donc aussi à l’époque moderne. Le circuit de consommation où l’extrapolation de la consommation mène à la mise en marché de la cigarette, des voitures allemandes et aux camps Nazi : le développement du discours critique.

Mais ce discours, Adbusters le tient pour un lectorat : c’est indubitablement l’objectif final d’un support imprimé. C’est nécessairement moi, le consommateur qui achète Adbusters qui est responsable de la destruction abusive de la nature et qu’on tente ainsi de sensibiliser à la cause.

Je deviens le monstre en rapport à la normalité, à la nature.

Définition du postmoderne ou la définition de la relation entre la normalité et le monstre.

Ironiquement, c’est au fil de cette troisième section que Adbusters émet une explication pertinente et complète tout en étant capable de s’absoudre de l’argumentaire développé.

De manière surprenante mais conséquente avec son approche de départ, Adbusters propose la crise du pétrole de 1973 comme étant le passage de la modernité vers la postmodernité : la nature (du développement) aurait une finalité, l’illusion d’une Histoire sans fin éclaboussait aux yeux du monde.

postmoderne

Mais encore, c’est essentiellement le rapport de (re)construction du sens via la (re)présentation que Adbusters choisira de définir. Derrière l’utopie continue de développement du capital au-delà des ressources disponibles pour une croissance véritable et non spéculative, on poursuivra à se saisir d’une imagerie hyper réelle qui développera un rapport néfaste à l’essentiel.

So we find ourselves in this moment of rupture, precariously exposed to risk and perhaps devoid of hope. Can we think of these facts as possibilities? Can we confront our situation and imagine what things might be like otherwise, even without guarantees? The end of history has reached its end. Can we be the ones we have been waiting for?” [@LARSON, Michael, We Are Living Through Postmillennial Tension. Adbusters #88, Mars/Avril 2010.]

Le 11 septembre 2001, et nous somme d’accord, représente donc le passage vers une autre étape du développement de l’Humanité dans son incapacité à se sortir de sa propre contradiction à critiquer quelque chose qui le détermine complètement : un homme devient une arme de destruction massive par la recomposition mécanisée d’un 747.

Or, dans un autre texte, Adbusters reprend, avec surprise, une critique formulée par Slavoj Zizek à l’endroit de Naomi Klein tout en se refusant la même critique.

So, when Naomi Klein writes that “[n]eo-liberal economics is biased at every level toward centralization, consolidations, homogenization. It is a war waged on diversity,” is she not focusing on a figure of capitalism whose days are numbered? Would she not be applauded by contemporary capitalist modernizers? Is not the latest trend in corporate management itself “diversity, devolve power, try to mobilize local creativity and self-organization?” Is not anticentralization the topic of the “new” digitalize capitalism?” [@WHITE, Micah, I Received A Crash Course In Postmdern Thought. Adbusters #88, Mars/Avril 2010.]

Cette critique, nous l’appliquons également à AdBusters car il s’agit justement du type d’argumentaire critique potentiellement postmarxiste privilégié par la publication imprimée. Sans admettre sa propre position contradictoire préférant exposer le blâme d’une intellectuelle habituellement prisée par ses pages, Adbusters démontre son incapacité à proposer une véritable alternative au travers son discours critique.

Dans ce rapport néfaste par rapport à elle-même, la publication engendre le même rapport avec moi-même, lecteur. Ma réalité monstrueuse qui se positionnait face à la normalité dans son essence initiale se retrouve donc elle-même exposée comme étant monstrueuse et monstrueusement engraissée par l’incapacité de dégager de l’alternative par AdBusters.

Et pourtant, on nous suggère que l’Humanité prétendrait à quelque chose comme de l’altermodernité.

Définition de l’altermodernité ou l’exposition du passage vers la post(mod)er(n)ité.

La nouvelle ère de développement serait directement articulée par l’expérience de recréer de la démarche artistique. Ainsi, l’expression altermodernité nous vient du théoricien de la culture, le français Nicolas Bourriaud qui souhaiterait voir les musées devenir laboratoires au développement d’une mentalité révolutionnaire qui permettrait un recentrement de la pensée.

Adbusters en profite ainsi pour nous dépeindre le moment entre la chute en désinvolture de Kanye West et l’ascension fulgurante de Lady Gaga comme étant l’instant de passage vers une époque post-postmoderne.

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Her persona is so infectious because it is the mutagenic effects on the human form and psyche. Her music is just a pretense, a rationale for her celebrity. […] Even more crucial is the cult like passion that she inspires in her followers. It demonstrates how even long after its death, postmodernism’s specter will continue to beckon us toward the apocalyptic future that the “fame monster” so wantonly desires.” [@HADDOW, Douglas, The Coming Barbarism: Notes from The Point Of No Return. Adbusters #88, Mars/Avril 2010.]

L’auteur persiste et signe en exposant la manière où le Président Obama a su utiliser l’imagerie communiste pour convaincre les électeurs de la Génération Y.

Étrangement, AdBusters afflige une génération, ses membres ainsi que Lady Gaga d’un processus rhétorique qui fait justement la marque de commerce de la publication. Cette manière de potentiellement s’absenter d’un processus qui afflige le monde occidental dans son ensemble et auquel nous participons tous, tout en s'opposant à l’aide d’un discours imprimé graphiquement cool mais critique semble être l’alternative suggérée pour dégager un futur quelconque de cette nouvelle postmodernité.

adbusters

Non seulement nous n’acceptons pas cet illogisme, mais nous retournons l’argument de la publication à son endroit :

The reemergence of the grand narrative in the form of global ecological disaster has rendered all forms of postmodern thought dangerous anachronisms." [@Ibid]

Non seulement la mobilisation prônée par AdBusters vers un retour à quelque chose qui n’a probablement jamais existé est-il la synthèse même d’une postmodernité issue d’une dangereuse quête de la vérité moderne complètement kitsch, mais ce comportement s’apparente à de la pure schizophrénie non diagnostiquée i.e. utiliser de l’argumentaire moralement et historiquement ancré dans un moment, dans le temps :

Thus, we should consider postmodernism today as analogous to the counter science of the renaissance-era Catholic church.“ [@Ibid]

Au contraire, nous proposons une alternative que nous retrouvons au sein du roman Yupster où le personnage principal, alter-ego qui porte le nom de l’auteur (aussi l’auteur de ses lignes), se retrouve violenté pour ses péchés qu’il ne regrette pas.

« Si j’avais pu dire quelque chose (n’importe quoi) à un certain moment entre un coup qui fit volé en éclat une côte de mon côté droit et une descente du coude sur le dessus de mon crâne qui me fit perdre définitivement connaissance : « Après avoir livré ma vie en sacrifice pour le péché, j’espérais voir une post(mod)ér(n)ité qui prolongerait mes jours. » [@RAYMOND, Sylvain, Yupster. Non-publié, Montréal, Québec, p.88.]

Extrapolation du passage biblique Esaïe 53 :10, l’auteur suggère que la nécessité du corps, (du plaisir) de la chair n’est plus nécessaire à l’expérience humaine car nécessairement déjà une projection dans le futur de la pensée : la cause causante non causée qui semble d’autant plus essentielle que l’œuf, ou dans son rapport à la nature.

En réponse à la formule de départ, et inspiré de la Basic Formula de Robin Wood, nous réaffirmons la pertinence de la Basic Re-Formula développée au sein du mémoire De la figure monstrueuse: de l’homme-spectacle à l’hyper-mâle ou une tentative de définition de mon histoire secrète [@pp.77-78]:

« D’emblée, nous établissons maintenant la normalité, certes, comme étant une re-présentation de la conformité et des normes dominantes d’un moment donné mais en y ajoutant que cette normalité est nécessairement monstrueuse par sa nécessité dans le processus de reconstitution de l’Autre, la deuxième variable de Wood. Bien évidemment, cet Autre monstrueux entre en relation avec la normalité monstrueuse mais c’est ici, dans les aléas de la relation que se recrée perpétuellement une frontière de possibilités. Alors s’il y existe une frontière c’est qu’il doit nécessairement y avoir un espace géographique. Se développe donc à l’intérieur de ce système d’articulations monstrueuses notre quatrième variable : l’histoire secrète. Constamment en mouvement, nous ne pourrons que la saisir en retard et d’une précision variable selon l’analyse, selon la relecture. Mais certainement, elle sera pour toujours la pièce manquante à la pleine compréhension d’une période. Instable, en constante mutation, comme l’ensemble des figures monstrueuses faisant partie de l’articulation d’ailleurs, elle est notre réponse provisoire, notre cessez-le-feu, notre arrêt dans un temps précis qui nous permettra de valider l’ensemble de l’équation. Ultime point de comparaison qui nous permettra, encore une fois dans l’articulation des trouvailles de notre Basic Re-formula, de les confronter à un certain point de réalité sur une ligne de temps donnée suivant le désir de compréhension nécessairement retardé du présent, devenu nécessairement passé, mais nécessairement utile à la compréhension de qui je suis, ou plutôt, de ce que nécessairement j’étais et donc nécessairement de ce que je suis : en retard sur moi-même. »

Au contraire de prétendre trouver une réponse, une alternative dans un espoir intellectuellement prétentieux et arriéré de (re)découvrir l’essentiel, la post(mod)er(n)ité est l’(in)compréhension de l’insaisissable dans un processus post nihiliste de (re)création de rien du tout car nécessairement déjà historiquement inutile.

L’ultime finalité de la présence physique, du corps, de la nature, de la vie: c’est la fin. Alors à défaut d’abonder dans le même sens que l’espoir pessimiste présenté en conclusion par AdBusters à l’aide d’une photographie de John McWilliams où on voit d’un mauvais œil la montée des eaux du globe; l’ère de la post(mod)er(n)ité embrasserait l’idée, tout comme Lady Gaga, que l’extermination de tout référent dans un processus d’extrapolation de la représentation artistique instantanée dans un objectif complet d’acquisition de richesse potentielle aussi intangible soit-elle demeure l’acceptation d’une fin indubitable qui nous survivra, et qui nous précédait donc nécessairement : la crue des océans n’est pas un phénomène nouveau; au contraire.

sealevels

Refuser notre (re)composition intrinsèque nous mènerait à prétendre amener une solution à un problème qui n’existe pas, alors que l’absence de solution est exactement ce qui ordonne l’ordre des choses depuis la naissance d’une pensée, d’où provient l’œuf et d’où nous provenons finalement de par son système d’articulation intrinsèquement monstrueux dans son état contemporain.

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